Avec l'intelligence artificielle (IA), la finance va faire face à une pénurie de main-d'oeuvre, contrairement aux idées reçues, juge Vincent Aurez, expert IA et finance, président & co-fondateur de FIGEN AI, chroniqueur pour Capital.fr.
Vincent Aurez
Au début du XIXe siècle, 65% des actifs français travaillaient dans l'agriculture. En 1936, le secteur primaire pesait encore 32%. Aujourd'hui, l'agriculture n'emploie plus que 2,3% des actifs, soit 681 000 personnes.
Avons-nous pour autant 30% ou 60% de chômeurs ? Non. Le taux de chômage s'établit à 7,7%, soit 2,4 millions de personnes. C'est beaucoup, certes, mais nous sommes loin des 20 millions que cette logique supposerait.
Où sont passés les autres ? Ils ont basculé vers des métiers qui n'existaient pas. Entre 2021 et 2023, 1,3 million de Français ont exercé un métier du numérique, soit 4,6% des actifs contre 2,7% en 2009. Selon l'Insee, la famille «analyse de données et IA» est déjà en pleine croissance au sein de ces métiers.
J'entends partout la même inquiétude : l'IA va détruire des emplois dans le conseil financier. Les conseillers en gestion de patrimoine vont disparaître. Les analystes sont condamnés. Et si c'était l'inverse ?
— Vincent Aurez
Jonathan Ross, fondateur de l'entreprise d'IA Groq rachetée par Nvidia, ne prévoit pas une pénurie d'emplois à cause de l'IA. Il anticipe au contraire une pénurie de main-d'oeuvre, avec trop d'offres d'emploi non pourvues. La distinction mérite qu'on s'y arrête.
Avec l'IA, de nouveaux marchés s'ouvrent
Une étude McKinsey estime que 63% des tâches dans le conseil financier pourraient être automatisées. Un conseiller en gestion de patrimoine passe aujourd'hui entre 40 et 65% de son temps sur des tâches administratives : conformité, reporting, saisie. L'IA peut absorber ce travail. La question devient alors : que fait le conseiller de ce temps libéré ? Il conseille.
Le problème de la finance ne sera pas un excès de conseillers, nous en manquons d'ailleurs déjà. Selon l'AMF, 80% des CGP ne parviennent pas à atteindre une conformité complète, non par incompétence, mais par manque de temps.
La complexité réglementaire explose : la réglementation MiFID II représente à elle seule 1 200 pages. Une solution IA dédiée inverse cette équation.
Allons plus loin. L'argument de Ross dépasse la simple réallocation du temps existant. Si l'IA réduit le coût de production des services financiers, les prix baissent, la demande augmente et de nouveaux marchés s'ouvrent.
La demande potentielle est massive. Début 2024, 90,5% des ménages détiennent un patrimoine financier. Pourtant, ce patrimoine reste très concentré : la moitié des ménages les mieux dotés détiennent 92% des avoirs. La finance au sens large pèse 1,36 million d'emplois, soit 4,7% de l'emploi total. Ce n'est pas marginal, mais ce n'est pas non plus à la mesure du besoin.
Avec une assistance IA, un conseiller peut accompagner trois fois plus de clients. Des millions de ménages sous-conseillés deviennent accessibles. Nous questionnions la pénurie d'emplois au début de cette chronique, nous voilà à essayer de mesurer le potentiel de création de marché.
Et puis il y a les métiers qui n'existent pas encore. En 2000, personne ne recrutait de community managers ou de stratèges SEO. En 2010, le métier de data scientist était confidentiel. En 2020, on ignorait ce qu'était un prompt engineer. Les métiers de 2035 nous sont aussi étrangers que le développeur web l'était pour un agriculteur de 1925.
Emploi : de nouveaux métiers émergents, dans la finance
Dans la finance, j'en vois déjà émerger quelques-uns : architecte d'agents patrimoniaux, auditeur d'algorithmes financiers, coach de transition IA, gestionnaire d'agents autonomes. Je ne sais pas lesquels de ces métiers existeront vraiment, qui d'ailleurs le sait ?
L'erreur de raisonnement est toujours la même. Nous voyons les emplois qui disparaissent parce qu'ils existent déjà. Nous ne voyons pas ceux qui vont apparaître parce qu'ils n'existent pas encore. Les pertes sont visibles et immédiates, les gains sont futurs. Un conseiller financier peut d'ailleurs mieux vous l'expliquer que moi.
Certains emplois vont disparaître. Avec l'IA, les tâches répétitives à faible valeur ajoutée seront automatisées . Mais le conseiller qui passe du temps avec ses clients, qui comprend leurs angoisses, qui les accompagne dans les décisions difficiles, celui-là n'a jamais été aussi utile.
Points clés
- « Avec l'IA, les tâches répétitives à faible valeur ajoutée seront automatisées. »
- « L'IA ne remplace pas le jugement. Elle ne remplace pas l'empathie. »
- « Avec une assistance IA, un conseiller peut accompagner trois fois plus de clients. »
L'IA ne remplace pas le jugement. Elle ne remplace pas l'empathie. Elle ne remplace pas la capacité à regarder un client dans les yeux et à lui dire que non, ce n'est certainement pas le bon moment.
Dans cinq ans, nous regarderons cette période comme nous regardons aujourd'hui les années 90, c'est-à-dire 35 ans en arrière. C'est cette accélération du changement technologique et sociétal qui peut parfois donner le vertige.